Quatre voix contre la discrimination

Quatre personnes racontent comment elles vivent la discrimination – dans le système de santé, au travail, dans leur sexualité et lors de leurs voyages. Leurs récits montrent que la discrimination n’est pas un échec individuel, mais un problème structurel. Et elles donnent du courage pour se défendre – avec le soutien de l’entourage, l’aide de services spécialisés ou grâce à la consultation juridique gratuite de l’Aide Suisse contre le Sida. Marlon Gattiker, Aide Suisse contre le sida

Sophie-Elena

Sophia-Elena vit avec le VIH depuis son enfance, elle a contracté le VIH dans un hôpital roumain, quelques mois après sa naissance. Elle a été accueillie par une famille suisse et elle y vit depuis 1990. Active auprès de l’association PVA Genève et en tant qu’indépendante, elle témoigne de son vécu pour faire évoluer les mentalités.

En 2014, j’effectuais un stage en tant qu’assistante socioéducative dans une école auprès d’adolescent·x·e·s en difficulté. Cela faisait déjà plusieurs semaines que je travaillais sur place. Lors d’un bilan hebdomadaire, l’enseignante de classe a exigé un certificat médical attestant que je ne représentais aucun danger pour les élèves en raison de mon statut VIH. J’ai été profondément choquée par cette demande, à la fois inappropriée et illégale. Sur le moment, je n’ai rien dit, tant j’étais sidérée. Après le week-end, j’ai informé ma responsable de stage que je ne reviendrais pas travailler. Je ne suis jamais retournée dans cette école. L’exigence de cette enseignante était clairement discriminatoire et illégale. J’aurais pu signaler l’incident à l’Aide Suisse contre le Sida, mais je voulais simplement tourner la page. Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir pu faire comprendre à cette enseignante le caractère problématique de sa demande.

Stéphane

Stéphane se définit comme un épicurien, c’est-à-dire qu’il cherche à mener une vie pleine de joie et de sérénité intérieure. Il découvre vivre avec le VIH en 2016 et réside dans le canton de Neuchâtel.

Lorsque je suis arrivé·e à Zurich, j’ai commencé à explorer la scène queer, par curiosité et par envie de me sentir chez moi. Un dimanche, je me suis retrouvé·e dans un sauna gay, puis dans une cabine avec un mec mignon. L’ambiance est devenue chaude, et il m’a demandé si je prenais la PrEP, car il ne voulait pas utiliser de préservatif. Je vis avec le VIH depuis huit ans et je parle ouvertement de mon statut – non pas parce que j’y suis obligé·e, mais parce que je refuse de porter une honte qui ne m’appartient pas. Alors j’ai dit : « Non, je vis avec le VIH et je ne suis indétectable. » Tout a changé après ça. Il m’a dit qu’il savait ce que « indétectable » signifiait, mais l’ambiance avait changé. Bien qu’il prenne la PrEP, il a soudainement insisté pour utiliser un préservatif. Nous avons essayé, mais l’ambiance était cassée, alors nous avons arrêté. Il faisait confiance aux médicaments pour se protéger, mais il n’arrivait pas à accepter qu’ils m’empêchent aussi de transmettre le virus. Plus tard, alors que nous parlions dans la salle fumeurs, ses questions sont devenues intrusives. Il m’a interrogé sur mon diagnostic, ma vie sexuelle, mes peurs. Je lui ai dit que ce n’était ni le bon moment ni le bon endroit, et je suis parti·e – mais il m’a suivi. D’une certaine manière, ma révélation a été perçue comme un consentement total, car il a continué à me suivre et à me toucher. Il ne voulait plus de sexe, mais il voulait continuer à me toucher. En Suisse, le fait de ne pas révéler son statut n’est pas un délit. Mais des moments comme celui-ci me rappellent pourquoi il semble souvent plus simple, socialement, de ne rien dire. Trop souvent, révéler son statut VIH expose à des risques de rejet, de fétichisation ou même de harcèlement. C’est émotionnellement épuisant de devoir constamment choisir entre le silence pour se protéger et l’honnêteté qui peut coûter sa dignité. Les avancées médicales nous ont apporté U = U, mais socialement, la peur parle encore plus fort que la science. Vivre ouvertement avec le VIH, c’est évoluer dans des espaces où la révélation reste radicale – et parfois dangereuse. C’est pourquoi j’ai appris à donner la priorité à ma sécurité : je ne révèle mon statut que lorsque je me sens suffisamment à l’aise et en sécurité. J’ai aussi appris à poser rapidement des limites, à partir quand je me sens en insécurité, et à me rappeler que l’ignorance des autres n’est pas mon fardeau. Pourtant, le VIH est devenu une partie si normale de ma vie que j’oublie parfois à quel point les gens peuvent être mal informés. Et quand cela arrive, je me retrouve dans des situations comme celle-ci, sans être préparé·e aux réactions qui suivent. J’apprends encore à concilier ouverture et protection de soi – et cela aussi fait partie d’une vie ouverte avec le VIH.

Ozla

Ozla Nuh est activiste santé et chercheur·e originaire de Turquie et vit avec le VIH depuis l’âge de 22 ans ; milite avec passion pour un meilleur accès aux traitements et à l’information pour la santé des jeunes, des personnes queer et migrantes. Au cours des neuf dernières années, Ozla a collaboré avec des réseaux de populations clés dans le monde entier et a été ambassadeur·rice jeunesse de l’International AIDS Society (IAS). Titulaire d’un master en sciences de la santé, Ozla étudie actuellement l’anthropologie sociale et culturelle à l’Université de Zurich. Récemment, Ozla a lancé la plateforme OurCARE, un espace destiné aux jeunes vivant avec le VIH ou concerné·x·e·s, pour leur offrir des informations accessibles et concrètes, et leur permettre de partager leurs histoires avec leurs propres mots.

J’ai malheureusement découvert tardivement que je vivais avec le VIH. À ce moment-là, des séquelles importantes, semblables à celles sida, s’étaient déjà développées. Le virus avait atteint mon cerveau et provoqué une paralysie du côté gauche de mon corps. Par la suite, à cause de ces troubles physiques, je suis allé consulter un physiothérapeute. Lors de ma toute première séance, il a soudain enfilé des gants en latex, sans donner aucune explication. Ce geste, en apparence anodin, m’a profondément blessé : il m’a transformé en danger – sans aucun fondement. Sur le moment, je n’ai pas réagi, j’étais psychologiquement épuisé et je n’avais pas la force de dire quoi que ce soit. C’est ma cousine qui a remarqué la situation et qui est intervenue. Elle a expliqué au physiothérapeute à quel point ces prétendues mesures de protection étaient inutiles, et que le virus ne pouvait pas se transmettre de cette manière. Son soutien m’a ouvert les yeux : quand on n’a pas la force de se défendre soi-même, l’entourage peut jouer un rôle décisif pour dénoncer les préjugés et briser le silence. Aujourd’hui, je sais combien il est important de signaler de tels comportements – pour soi, mais aussi pour changer les mentalités dans le système de santé.

Pono

Activiste, épicurienne, voyageuse et chercheuse – en Suisse et ailleurs.

J’ai reçu mon diagnostic en 1986, je fais donc partie de la première génération qui a dû apprendre à vivre avec le VIH dans le corps. À l’époque, les choses étaient très différentes, et beaucoup ont changé depuis. Un exemple d’alors : j’avais un rendez-vous à la clinique dentaire publique, mais personne ne voulait me traiter. Ou encore, pour entrer aux États-Unis, il fallait un visa spécial. Caroline Suter, du service juridique de l’Aide Suisse contre le Sida, a été une alliée précieuse. Elle savait que je voulais m’installer à Hawaï, et grâce à elle, j’ai obtenu des informations importantes sur les conditions d’entrée et l’espoir que les choses allaient évoluer. En tant qu’activiste, j’ai vécu le Congrès international sur le sida à Genève en 1998 une expérience marquante : Nous, les personnes concernées des pays industrialisés, avions déjà accès aux traitements combinés, alors que celles des pays du Sud n’y avaient pas droit. Ce furent des moments inoubliables de réflexion : J’ai le droit de vivre parce que je suis née dans un pays riche, et toi non ?! Le groupe d’activistes Act Up s’est ensuite fortement mobilisé pour les médicaments génériques, afin que tout le monde puisse y avoir accès – et cela s’est fait relativement rapidement. Mes voyages à l’étranger m’ont confrontée à d’autres réalités : dans de nombreux pays, il n’existe ni protection juridique ni structures comme l’ASS. J’ai appris à me taire et à ne pas révéler mon statut – c’était souvent le seul moyen de me protéger. Quand j’ai besoin de parler à quelqu’un, j’appelle une amie en Suisse, elle aussi concernée depuis longtemps. Il reste encore beaucoup à faire et à sensibiliser – même en Suisse !